Aïda Diop se retire des pistes

Bien que discrète et très effacée, son départ à la retraite ne pouvait passer inaperçu. Pour avoir marqué à sa manière l’histoire du sprint sénégalais, Aïda Diop quitte les pistes avec des souvenirs vivaces qu’elle livre ici. Retour sur une carrière bien remplie.
L’image restera un des hauts faits de l’histoire du 4x400 m féminin sénégalais. C’était le 18 juillet 2004, au stade Massamba Débat de Brazzaville en finale du 4x400m Dames des championnats d’Afrique. A la recherche d’un titre continental et d’une performance qualificative aux championnats du monde d’Helsinki, le Sénégal engage comme troisième porteur du bâton dans cette finale Aïda Diop, à la suite de Tacko Diouf. Elle a un retard énorme à combler quand le témoin lui est transmis par cette dernière. Au terme d’une course fantastique où elle devance de plusieurs mètres la Sud africaine Heide Seyrling et la Camerounaise Noah Ayanda, elle niche le bâton dans les mains de Ami Mbacké Thiam qui fait le reste du boulot. Cette partition de l’athlète du Ciad sera saluée pour tous les techniciens sénégalais présents à Brazzaville au point qu’ils la désignent comme l’artisane de la victoire sénégalaise. Deux ans après cette victoire et au moment d’avoir quitté la piste comme pratiquante, Aïda Diop campe toujours dans ses certitudes. Comme elle l’a fait dans les moments qui ont suivi la course, elle refuse toujours de tirer la couverture vers elle et de se décerner un certificat de satisfecit. Elle continue de parler encore d’un «collectif qui s’est exprimé comme souhaité». Modestie et humilité dans les propos quand il s’agit de se mettre devant et de parler d’elle. C’est là un des traits de caractère de Aïda Diop. Elle nous l’a opposé tout au long de l’entretien pour les besoins de ce papier, nous renvoyant encore à une pratique bien connue chez elle. Il faut la pousser à parler comme ce fut souvent le cas à la fin d’une course. «Ce ne sera pas intéressant de discuter avec Aïda Diop car elle n’aime pas parler de ses performances, encore moins d’elle, maintenant quelle est à la retraite», avait tenu à nous rappeler un de nos confrères qui soutient ne pas se souvenir d’avoir lu une seule interview de l’athlète. Du vrai et du faux dans ce que soutient ce confrère car Aïda Diop n’est pas du genre à aller devant la presse pour se glorifier de ses performances ou étaler ses états d’âme.
DE L’US RAIL AU DIAL DIOP
Mais quand elle sent le besoin de parler, elle le fait, comme ce fut le cas à Helsinki lors des derniers championnats du monde quand le groupe du 4x400 féminin voulait évoquer devant la presse ses rapports avec le Dtn. Là, elle avait pris la parole et dit ce qu’elle pensait. Sans détours. «Elle ne parle pas beaucoup à cause de l’éducation reçue en famille, mais ne recule devant rien pour dire avec une dose de correction ce qu’elle pense», précise Moussa Ndiaye, son coach et un de ses confidents au Dial Diop. Celui-là connaît bien l’athlète pour l’avoir couvée et guidée à son arrivée à Dakar en provenance de la capitale du Rail où elle a porté des années durant le maillot vert et orange de l’Union sportive du Rail. Cela fait des lustres et le technicien ne se rappelle plus d’ailleurs avec exactitude l’année d’arrivée de la Thiessoise au Dial Diop. C’est Mara Ndiaye, un des gardiens du temple au Dial Diop, autre confident de l’athlète, qui sert la bonne date en avançant l’année 1995. «Ce n’était pas à mes débuts dans la discipline qui remontent à plus de dix ans», éclaire Aïda Diop sur cette arrivée dans le club dakarois. Titulaire du bac en 1993, la Thiessoise grille ses cartouches en 1994 et 1995 au département de géographie et est sur le point de ne plus pratiquer à cause de problèmes psycho-affectifs et d’ennuis de santé successifs dont le tirera le médecin Lamine Thiam à l’initiative de Moussa et Mara Ndiaye et de certaines âmes charitables de la fédération. Des «moments difficiles dans la carrière de l’athlète», se souvient Moussa Ndiaye qui révèle que Aïda Diop penchait pour l’As Douanes à son arrivée à Dakar. «Sur ce point et sur d’autres liés notamment à son intégration, nous avons été aidés par la hurdler thiessoise du Duc, Oumi Guèye, qui fut une pote à Aïda», rappelle Mara Ndiaye.
«Mon cœur n’y était plus dans les moments qui ont suivi mon passage à la Fac et avec les problèmes de blessure traînés, j’ai pensé davantage à avoir un métier et si ce n’était pas mon tuteur Moussa Ndiaye (sic), j’aurais tout abandonné», confesse Aïda Diop qui se dit redevable de ses succès en athlétisme pour une grande partie à l’entraîneur du Dial Diop. Elle a fait depuis la formation souhaitée, à savoir le diplôme de technicien en bureautique quelque temps après son entrée au Ciad, deux ans après son arrivée au Dial Diop. Et cela ne l’a pas empêchée de poursuivre par la suite la carrière qui sera la sienne, loin de toute publicité tapageuse. Une carrière commencée dans les compétitions Uassu au niveau du complexe scolaire Mamadou Diaw dans le populeux quartier de Randoulène Nord, son fief. Une sacrée chance pour celle qui deviendra par la suite une grande championne. Certains des fondamentaux de l’athlétisme, «pas tous malheureusement», déplore Moussa Ndiaye, lui seront enseignés au stade Maniang Soumaré, à un jet de pierres de chez elle. Ses premiers profs de collège et entraîneurs de club (le Rail) seront des passionnés et des férus de la discipline. Au début, en catégories benjamine et minime, ce fut le célèbre bénévole thiessois Diop Ka des mains duquel sont passés plusieurs jeunes athlètes de la capitale du Rail. Ce dernier livre le produit encore à l’état brut à Fatou Cissokho, l’ex-reine du sprint national, alors Conseillère technique régionale (Ctr) de la région qui va en partie la modeler. DES ANNEES DE BRAISE
Khady Diop Fall en poste à Thiès mettra aussi la main à la tâche. Et très vite, on assiste à la naissance d’une future grande championne. «Elle était encore minime quand elle a revêtu pour la première fois le maillot de la sélection nationale dans une compétition cadette de la Zone 2», se souvient Fatou Cissokho dont Aïda Diop sera par la suite la grande héritière au plan de la représentativité régionale en tant que championne. Une sélection qui sera suivie d’autres et en grande quantité, avec à la clef une présence assidue au devant de la scène nationale et africaine jusqu’en 2005 où elle met un terme à sa carrière internationale après les derniers Jeux de la Francophonie au mois de décembre dernier à Niamey (Niger).
Ne demandez surtout pas à Aïda Diop le nombre de fois qu’elle a revêtu le maillot de la sélection nationale ou le nombre de titres et de médailles gagnés en compétitions nationale et internationale durant sa longue carrière de plus de deux décennies. La réponse est invariable : «Je ne sais pas !» Moussa Ndiaye et Mara Ndiaye, les responsables de son dernier club civil, le Dial Diop, ne diront pas le contraire en se perdant dans une tentative de récapitulation du palmarès de l’athlète depuis ses premiers pas en sélection nationale en catégorie minime sous les couleurs de l’Union Sportive du Rail.
Aussi, ce ne sont que des repères parmi les plus significatifs et les plus récents qui viendront nous rafraîchir la mémoire dans ce parcours de Aïda Diop entre le 100 et le 200m avec comme adversaires principaux les Aïssatou Tandian, Ndèye Ami Niang, Coumba Diarra Thioune et récemment Seynabou Ndiaye, Aminata Diouf et sa pote de toujours au Dial Diop, la Béninoise Angèle Aplogan. Son tout premier titre de 1988 au 100m sous les couleurs du Rail et qui lui vaudra une place de sélection pour les championnats d’Afrique d’Annaba sera suivi d’autres sur la même distance, au 200m ou dans les relais. Comme par exemple en 1995 où elle est à la fois championne du Sénégal sur 100, 200, 4x100 et 4x400m ou en 1997 où elle est lauréate de la Coupe du président de la République qui consacre le meilleur athlète à l’occasion des championnats nationaux d’athlétisme. «Essayez d’énumérer les titres qu’elle a gagnés tout au long de ses vingt ans de pratique, vous en oublierez toujours», avertit le technicien Diop Ka. Au rayon des records établis, c’est aussi la quantité durant ces années de pratique surtout dans la progression individuelle de l’athlète, principalement dans le demi-tour de piste qu’elle se sera choisie comme spécialité. Ainsi, détail important de sa carrière, elle descendra pour la première fois sous les 24’’ pendant les championnats d’Afrique de 1996 à Yaoundé (23’’70 en finale) et restera au pire des cas troisième meilleure performance sénégalaise sur la distance des années durant. On retient cependant qu’en quittant les pistes, Aïda Diop laisse à la postérité les records nationaux du 200m (22»64, le 2 juillet 2000 à Mexico) et du 4x400m Dames en compagnie de Tacko Diouf, Ami Mbacké et Aminata Diouf en sélection nationale (3’28»02 le 29 septembre 2000 à Sydney). Au niveau international, Aïda Diop est bien connue du circuit avec son entrée au Ciad en 1998 et ses places plus qu’honorables dans les compétitions que sont les championnats d’Afrique, les Jeux africains et les Jeux de la Francophonie. Avec Tacko Diouf et Kène Ndoye, elle peut se targuer d’avoir le plus de médailles et d’accessits dans la sélection féminine sénégalaise à l’occasion des compétitions africaines majeures de 1996 à nos jours : huit au total, dont trois à titre individuel et plusieurs places au pied du podium.
MANQUE DE MOTIVATION
A cela s’ajoutent les deux breloques en bronze gagnées sur le 200m lors des Jeux de la Francophonie et une place de demi-finaliste lors des mondiaux d’Edmonton (Canada). Les rares fois que la Thiessoise accepte dans la discussion de lever un coin du voile sur ses joies et ses regrets d’athlète, c’est quand elle évoque ces Jeux de la Francophonie. «Cela m’a marqué car c’est à l’occasion que j’ai gagné ma première médaille significative (bronze sur 200m aux Jeux d’Antatanarivo en 1987, Ndlr) et c’est aussi pendant ces jeux (Niamey en 2005, Ndlr) que j’ai décidé de ne plus pratiquer en quittant la compétition sans une médaille au cou, ce qui m’a fait très mal», avoue-t-elle. Autres regrets que martèle Aïda Diop dans le film de sa carrière qu’elle déroule devant nous, «celui d’avoir terminé au pied du podium dans le 200m des championnats d’Afrique de Brazzaville en 2004, mon dernier sur le continent et de n’avoir jamais gagné un titre mondial dans les autres compétitions. J’y ai rêvé en m’alignant dans la demi-finale lors des Championnats du monde d’Edmonton en 2001 au Canada», rappelle l’ex pensionnaire du Ciad qui enfile dans la bonne humeur ses habits de nouvelle retraitée des pistes à 35 ans passés.
Une première chez nos athlètes et qui n’est pas sans explication chez le coach Moussa NDiaye. «Aïda a de tout temps eu une hygiène de vie saine de par son éducation et sa tenue sur le terrain. Et c’est ce qui explique sa longue durée de pratique au plus haut niveau qui pouvait encore continuer pendant un moment. Je pouvais encore faire une année voire deux de plus mais je n’ai plus de motivation à l’heure actuelle», explique Aïda. Qui passe le temps entre Dakar et Thiès pour trouver le chemin de la reconversion malgré le diplôme de technicien en bureautique qu’elle a pu faire après son Bac. Et c’est bien dans ce secteur qu’elle voudrait montrer à plein temps ses talents de battante et non sur la piste que lui ouvre son diplôme de 1er degré de l’Iaaf. «La carrière d’entraîneur ne me tente pas mais on ne sait jamais dans la vie», avance la nouvelle retraitée qui renvoie tout à Dieu et à ceux parmi les responsables de l’athlétisme qui voudront bien se rappeler de ce que Aïda Diop a fait pour le pays et qui lui a valu entre autres la décoration au grade de l’Ordre du Mérite depuis 2001. «J’attends que la fédération comprenne bien des choses par rapport à ma formation et ce que j’en attends», relève l’ex-athlète qui dit ne plus avoir des nouvelles de l’instance fédérale depuis sa retraite. Une fédération dont elle est membre au titre des athlètes qu’elle doit y défendre. «Il y a beaucoup de choses à faire et qui est encore à rappeler, dont le soutien aux athlètes pour la bonne tenue de l’athlétisme sénégalais», énonce-t-elle.
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